Les écosystèmes du Niger entre défis écologiques et crises sécuritaires

Le 30 avril 2024, à Guéchémé, commune rurale de la région de Dosso au Niger, un accord visant à prévenir les conflits entre agriculteurs et éleveurs a été signé. Cette…
Les écosystèmes du Niger entre défis écologiques et crises sécuritaires
Les éleveurs peinent à respecter les dates de libération des champs par les agriculteurs - Crédit photo: ILRI/Stevie Mann - Source : flickr.com

Le 30 avril 2024, à Guéchémé, commune rurale de la région de Dosso au Niger, un accord visant à prévenir les conflits entre agriculteurs et éleveurs a été signé. Cette avancée est le fruit d’un processus amorcé il y a cinq mois par le Centre pour le Dialogue Humanitaire, à la demande des autorités régionales et traditionnelles. L’objectif principal de cette initiative, qui n’est pas la première dans le pays, est de promouvoir la réconciliation entre les communautés de la région, qui sont confrontées à des conflits récurrents.

Au Niger, les défis liés aux changements climatiques, la pression démographique croissante sur les terres agricoles, combinés à la crise sécuritaire, fragilisent chaque jour un peu plus les écosystèmes, ce qui attise davantage les tensions entre les communautés confrontées au manque des ressources.

Le Dallol Maouri sous pression

De l’ouest à l’est du pays, le Niger compte 14 zones humides d’importance internationale généralement désignées sous le nom de « site Ramsar ». La superficie totale de ces sites est d’environ 7,5 millions d’hectares. Les points orange sur la carte ci-dessous représentent tous les sites Ramsar répertoriés au Niger qui sont essentiellement concentrés dans la bande sud du pays.

Source et crédit : rsis.ramsar.org

Le Dallol Maouri, objet de la signature de l’accord de Guéchémé, y est répertorié depuis le 26 avril 2004. Il est défini comme un complexe de mares abritant plusieurs espèces animales et végétales. Couvrant une superficie de plus de 300 000 hectares, ces terres fertiles doivent faire face à une pression démographique importante.

En bleu, le Dallol Maouri sur une carte. Crédit : rsis.ramsar.org

La commune de Guéchémé est passée de 88 000 habitants en 2001, à plus de 140 000 en 2022. À cela, s’ajoute aussi une pression du cheptel sur l’environnement.
En effet, certains éleveurs ne peuvent plus se rendre au Bénin ou au Nigéria voisin à cause de l’insécurité comme le rapporte Abdou Modé, membre de la tribu Peule de Guéchémé : « […] avant la crise sécuritaire, nous pouvions partir avec nos animaux vers le Bénin ou le Nigéria. Aujourd’hui, c’est très difficile puisque les bergers se font régulièrement racketter ou tuer. Mais nous sommes obligés d’emprunter ces voies, puisque chez nous (Dallol Maouri), il n’y a plus suffisamment d’espace de pâturage.»

Interview d’Abdou Modé, de la tribu Peule de Guéchémé

Dans les localités touchées par l’insécurité, les couloirs de passages des animaux sont de plus en plus dangereux. En 2022, le maire de la commune se plaignait du rétrécissement des superficies cultivables à cause notamment de la pression démographique, du déracinement des terres par les Koris (puissants torrents d’eau) et les vastes étendues réservées aux couloirs et aires de pâturage.

Les éleveurs coincés au Niger peinent à respecter les dates de libération des champs par les agriculteurs. « Dans le contexte des changements climatiques, où il y a cette course aux ressources de la part des acteurs ruraux, c’est de les amener à accepter que c’est [le Dallol Maouri] une richesse, et que tout le monde a intérêt à la préserver. L’autre point essentiel et important également, c’est de permettre à tous les acteurs de pouvoir accéder à cette ressource dans le respect des règles », considère Lawane Massaoudou, chef de bureau du Centre pour le Dialogue Humanitaire au Niger, pour qui les dates de libération des champs décrétées par les autorités doivent être respectées. Ce qui reste difficile malgré la mise en place de différents comités de suivi.

Interview de Lawane Massaoudou, chef de bureau du Centre pour le Dialogue Humanitaire au Niger

Une migration climatique en perspective au Niger ?

Dans un rapport publié par la Banque Mondiale en 2021, on apprend que le Niger sera « le pays d’Afrique de l’Ouest qui devrait compter le plus grand nombre de migrants climatiques internes d’ici 2050, si aucune mesure n’est prise.» Une étude complémentaire réalisée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) au Niger rapporte que plus de la moitié des personnes interrogées dans le cadre de cette étude « ont déclaré qu’un membre de leur famille avait été contraint de quitter son lieu d’origine à la recherche d’opportunités économiques parce que le changement climatique (sécheresses, inondations, feux de friches, précipitations irrégulières et désertification) avait affecté leurs moyens de subsistance. »
Alors même que le Niger, tout comme la majorité des pays pauvres, ne contribue pratiquement pas au réchauffement climatique en subira pleinement les conséquences.
Ci-dessous, un comparatif d’émission de gaz carbonique par le Niger avec d’autres pays plus développés.


À Guéchémé, certaines personnes essaient de remobiliser les familles qui sont parties s’installer dans d’autres régions du Niger pour fuir les difficultés. C’est ce qu’a soutenu Issoufou Maï Kaysouwa, qui est le président des producteurs agricoles de la commune. « Il y a des familles qui ont quitté depuis des années. Certaines ont eu des enfants que nous ne connaissons même plus. Mais à partir de l’année passée, nous avons commencé à observer le retour de certaines familles. »
Plus de 20 anciens propriétaires terriens sont revenus dans la commune, où elles ont récupéré et réaménagé les sols qui leur appartenaient pour pratiquer la culture maraîchère. Une activité lucrative lorsque l’on pratique les bonnes techniques sur un sol fertile et suffisamment irrigué.
Abdou Tankari, chef du village de Guiwayé (commune de Guéchémé) affirme avoir produit et vendu pour plus de deux millions de francs CFA (un peu plus de 3000 euros) de piment vert.
Une somme conséquente quand on vit dans l’un des pays les plus pauvres de la planète, où le Revenu National Brut (RNB) par tête d’habitant en 2022 était de seulement 580 dollars. Aux Etats-Unis, ce chiffre était de 76 700 dollars la même année.
Autrement dit, un Américain de 2022 a un niveau de vie qui équivaut à celui de 132 Nigériens.


Malgré les efforts des populations locales, les ressources en eau ne sont pas suffisantes pour tout le monde. C’est l’avis de Dambo Bako, qui pratique la culture de contre saison dans un groupement qui compte 230 membres, toutes des femmes. Elle se plaint de l’ensablement des puits qui ne drainent plus suffisamment d’eau dans les jardins même après l’installation de motopompes. Ce qui compromet leurs productions de poivrons, tomates, aubergines, pomme de terre, choux, etc.

Interview de Dambo Bako, membre d’un groupement féminin à Guéchémé

La menace djihadiste au cœur des zones protégées

En dehors des conflits récurrents entre agriculteurs et éleveurs, d’autres défis sécuritaires ont gangrené le Niger depuis au moins une décennie : la crise djihadiste.
Dans un rapport publié le 17 avril 2024, International Crisis Group souligne : « […] les insurgés du Parc W, une réserve transfrontalière partagée entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger, constituent un groupe particulièrement préoccupant. Ils sapent les efforts de protection de la biodiversité engagés de longue date, compromettent les moyens de subsistance des populations locales et aggravent une situation sécuritaire déjà désastreuse. » Le Parc du W est à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la commune de Guéchémé.

La carte ci-dessous réalisée par l’institution, montre une corrélation entre les différents emplacements géographiques des conflits et les aires terrestres protégées du Niger, du Mali mais aussi du Burkina.
Par exemple, pour le Niger, on peut directement voir qu’un certain nombre de conflits sont recensés au niveau des sites Ramsar du pays. De l’est avec le lac Tchad, au sud avec la région de Maradi (le lac de Madarounfa étant un site Ramsar) mais aussi l’ouest du Niger dans la zone des « trois frontières ».

Carte réalisée par International Crisis Group

Ces groupes utilisent les zones protégées pour recruter et mieux se projeter sur d’autres terrains. Le rapport indique aussi un manque de coordination mais aussi d’équipements militaires par les armées régulières des pays qui les combattent depuis déjà plusieurs années : « […] Les organisations vouées à la conservation comme African Parks ou WAC n’ont ni le mandat ni la capacité de combattre les insurgés. » Bien que ces deux ONGs et les forces de défense et de sécurité se soient engagées à partager des renseignements et à collaborer au sein du parc, ces efforts concertés ont du mal à se concrétiser selon le rapport « en raison de la réticence de l’armée à travailler avec des défenseurs de l’environnement étrangers et de l’incapacité à résoudre les problèmes de commandement entre les officiers militaires, les gardes forestiers des Etats, et les gardes d’African Parks et de WAC.»

Le Niger, de même que les pays de la sous-région touchés par l’insécurité doivent multiplier les efforts. À la fois en matière de lutte contre les groupes djihadistes, les conséquences du réchauffement climatique mais aussi la pression démographique sur les ressources environnementales.
International Crisis Group rappelle aux gouvernements de ces pays que « si la dernière décennie a été la plus meurtrière jamais enregistrée dans la région, la prochaine risque d’être encore plus sanglante. Les trois gouvernements et leurs partenaires étrangers devraient donc réfléchir à ce qu’il faudrait faire pour que l’économie agricole de la région repose sur des bases plus solides. »

Ousmane Mamoudou.