Le vendredi 21 août 2026, le conseil des Ministres du Niger a adopté deux projets de décret concernant l’exploitation de l’uranium dans la région d’Agadez. Le premier attribue à la société d’État TSUMCO un permis sur le périmètre autrefois exploité par la SOMAÏR. Le second réattribue le permis de Madaouela I, retiré en 2024 à GoviEx, à une nouvelle société, MAMICO. Derrière ces décisions se trouvent deux histoires différentes : d’un côté, le long bras de fer entre le Niger et le français Orano ; de l’autre, un conflit avec le canadien GoviEx qui semble désormais déboucher sur un nouvel accord avec son successeur, l’australien Atomic Eagle.
Deux décisions minières au Conseil des ministres
Deux projets de décret portant sur l’uranium ont été adoptés dans le Conseil des ministres du vendredi 21 août 2026. Le premier attribue à Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, TSUMCO SA, un permis pour grande exploitation minière dans la commune d’Arlit. Ce permis, baptisé « In Azaoua », couvre le périmètre auparavant exploité par la Société des Mines de l’Aïr, la SOMAÏR. Le second texte réattribue le permis de grande exploitation Madaouela I à Madaouela Mining Company, MAMICO.
Ces deux dossiers ont en commun de concerner l’uranium d’Arlit, mais ils ne doivent pas être confondus. TSUMCO est la structure créée par l’État après la nationalisation de la SOMAÏR, tandis que MAMICO est la nouvelle société à laquelle revient un projet précédemment détenu par GoviEx. Dans le cas de Madaouela I, la nouvelle configuration prévoit par ailleurs le retour d’un investisseur étranger, l’australien Atomic Eagle, aux côtés de l’État nigérien.
TSUMCO : la nouvelle structure appelée à succéder à la SOMAÏR
Pour comprendre l’attribution du permis « In Azaoua » à TSUMCO, il faut revenir sur l’histoire de la SOMAÏR. Créée en 1968, la Société des Mines de l’Aïr a commencé à exploiter l’uranium à Arlit en 1971. Avant sa nationalisation, son capital était détenu à 63,4 % par Orano et à 36,6 % par la SOPAMIN, qui représentait les intérêts de l’État nigérien. Selon les chiffres communiqués par les autorités nigériennes en juin 2025, la mine avait produit au total 81 861 tonnes d’uranium entre 1971 et 2024.
Les relations entre l’État nigérien et Orano se sont fortement dégradées après les changements politiques intervenus le 26 juillet 2023. La fermeture du principal corridor d’approvisionnement et d’exportation a notamment perturbé les activités de la SOMAÏR. En octobre 2024, Orano indiquait que l’impossibilité de commercialiser normalement l’uranium produit à Arlit avait aggravé la situation financière de la société. Le groupe français annonçait alors une « suspension à titre conservatoire » des activités et affirmait avoir proposé plusieurs solutions alternatives pour exporter la production, sans obtenir d’accord des autorités.
Le conflit s’est encore durci en décembre 2024. Orano a alors déclaré avoir perdu le contrôle opérationnel de la SOMAÏR, estimant que des décisions prises par le conseil d’administration de l’entreprise n’étaient plus appliquées. Le groupe reprochait notamment aux représentants de l’État de s’opposer à une résolution qui devait limiter les dépenses de production afin de préserver la trésorerie, les salaires et l’outil industriel.
Pourquoi le Niger a-t-il nationalisé la SOMAÏR ?
Le 19 juin 2025, le gouvernement nigérien a finalement décidé de nationaliser la SOMAÏR. Dans sa justification, Niamey a notamment indiqué que la dernière convention minière conclue avec Orano était arrivée à expiration le 31 décembre 2023. Les autorités ont également contesté la répartition historique de la commercialisation de l’uranium produit par la société. Selon leurs chiffres, Orano aurait commercialisé 86,3 % de la production cumulée vendue, contre 9,2 % pour la SOPAMIN, alors que les participations au capital étaient respectivement de 63,4 % et 36,6 %.
Orano donne une lecture opposée de cette séquence. Le groupe français considère la nationalisation de juin 2025 comme une expropriation réalisée sans procédure régulière et sans indemnisation. Il affirme également que l’État a entravé la commercialisation de la production de la SOMAÏR et violé les accords existants. Plusieurs procédures d’arbitrage ont été engagées. Les bases de données du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, CIRDI, recensent notamment les affaires engagées par Orano Mining contre la République du Niger.
Selon un communiqué d’Orano, confirmé par la presse spécialisée, le tribunal arbitral constitué sous l’égide du CIRDI a, le 22 septembre 2025, ordonné au Niger de ne pas vendre, céder ou faciliter le transfert à des tiers d’une partie de l’uranium produit par la SOMAÏR faisant l’objet du litige.
Mai 2026 : naissance de TSUMCO
C’est dans ce contexte que le gouvernement a créé, lors du Conseil des ministres du 18 mai 2026, la société d’État Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, TSUMCO SA. Le texte prévoit que le patrimoine de la SOMAÏR nationalisée et transféré à l’État soit dévolu à cette nouvelle entreprise.
Trois mois plus tard, la décision du 21 août 2026 complète donc ce dispositif juridique : le gouvernement attribue officiellement à TSUMCO le permis de grande exploitation « In Azaoua » sur le périmètre anciennement exploité par la SOMAÏR. Selon le communiqué, l’objectif est de permettre la continuité de l’exploitation de l’uranium sur ce site.
Une distinction est toutefois importante : le périmètre de TSUMCO ne doit pas être confondu avec le projet Imouraren. Imouraren est un autre gisement d’uranium dont le permis, détenu auparavant par une filiale d’Orano, a été retiré par le Niger en juin 2024. Ce dossier fait lui aussi l’objet d’un différend entre le groupe français et l’État nigérien.
Madaouela : un permis attribué à GoviEx en 2016 pour l’eploitation de l’uranium au Niger
Le deuxième dossier du Conseil du 21 août concerne Madaouela, également situé dans la région d’Agadez, à proximité d’Arlit.
Le permis pour grande exploitation de Madaouela I avait été accordé à GoviEx Niger Holdings Ltd en janvier 2016. À l’époque, le gouvernement indiquait que le périmètre couvrait environ 243,2 km² et que les investissements prévus étaient évalués à 676 millions de dollars. Une convention minière entre le Niger et GoviEx avait auparavant été approuvée en 2007.
Le projet a ensuite connu plusieurs adaptations. En 2019, le gouvernement avait accepté une modification du périmètre afin d’y intégrer notamment le gisement de Miriam. À cette époque, la société d’exploitation envisageait également la création d’environ 1 000 emplois directs et indirects et la construction d’une centrale hybride solaire-gaz destinée à ses besoins et à ceux des populations environnantes.
2024 : pourquoi le Niger a retiré le permis à GoviEx ?
Le 31 juillet 2024, le gouvernement a acté le retrait du permis Madaouela I et son retour au domaine public de l’État. Selon les autorités, GoviEx n’avait pas commencé l’exploitation dans les délais prévus, malgré l’évolution favorable du prix de l’uranium. Le ministère des Mines avait adressé à l’entreprise deux mises en demeure, les 3 janvier et 3 avril 2024. Le gouvernement a invoqué les dispositions de la législation minière permettant le retrait d’un titre en cas de retard prolongé de la mise en exploitation sans motif considéré comme légitime.
Cette version a été immédiatement contestée par GoviEx. Dans son communiqué du 4 juillet 2024, relayé par la presse spécialisée, la compagnie affirmait que le retrait ne respectait pas, selon elle, la procédure prévue par le Code minier. Elle expliquait avoir réalisé environ 650 000 mètres de forage, publié une étude de faisabilité fin 2022 et engagé plusieurs démarches en vue de la mise en exploitation. GoviEx indiquait notamment avoir obtenu des manifestations d’intérêt pour plus de 200 millions de dollars de financement par dette, lancé des travaux préparatoires et obtenu un certificat radiologique nécessaire avant le début des activités minières.
Du contentieux à la négociation
En décembre 2024, GoviEx et sa filiale nigérienne ont engagé une procédure d’arbitrage contre le Niger en s’appuyant sur la clause d’arbitrage de la convention minière de 2007. Le CIRDI a enregistré l’affaire GoviEx Niger Holdings Ltd. et GoviEx Uranium Inc. contre République du Niger, le 2 janvier 2025.
Mais contrairement au différend entre Orano et le Niger, le dossier GoviEx a progressivement évolué vers une négociation. En février 2025, les deux parties ont signé une lettre d’intention établissant une feuille de route pour rechercher une solution amiable, avec suspension temporaire de l’arbitrage. En septembre 2025, cette suspension a été prolongée de six mois afin de laisser davantage de temps aux discussions.
GoviEx Uranium secures strategic roadmap with the republic of Niger for Madaouela Project Resolution $GXU $GVXXF #uranium #mining #Africa #nuclear #Madaouela https://t.co/6Yy6Pa3hlu pic.twitter.com/7nNgnM7doU
— Atomic Eagle (@AtomicEagleASX) February 18, 2025
Entre-temps, GoviEx a été intégrée à Atomic Eagle, société australienne cotée à l’ASX. En juin 2026, Atomic Eagle confirmait que son président et son directeur général s’étaient rendus au Niger du 7 au 15 juin pour des discussions techniques et juridiques avec le ministère des Mines. L’objectif déclaré était déjà de préparer une nouvelle convention minière permettant la reprise du projet Madaouela. À ce stade, l’entreprise précisait cependant que les discussions restaient non contraignantes.
$AEU Chair Grant Davey & CEO @HoskinsPhil met with representatives from the Gov of the Rep. of Niger's Ministry of Mines, participating in discussions aimed at drafting a new mining convention to support the resumption of the Madaouela #Uranium Project: https://t.co/vfcKxrHXnO pic.twitter.com/ZrJWqgVgLg
— Atomic Eagle (@AtomicEagleASX) June 18, 2026
21 août 2026 : Madaouela revient à MAMICO
Le Conseil des ministres du 21 août 2026 marque une étape décisive. Le gouvernement a approuvé la réattribution du permis Madaouela I à Madaouela Mining Company, MAMICO.
Le communiqué gouvernemental prévoit plusieurs engagements. Il mentionne notamment une redevance initiale forfaitaire de 10 millions de dollars au profit de l’État, une contribution au renforcement des capacités des agents de l’administration des Mines et une participation au développement des collectivités affectées par le projet. MAMICO doit également appliquer les règles relatives au contenu local, avec la création annoncée d’environ 1 000 emplois pour les jeunes Nigériens et une priorité accordée aux entreprises locales pour les prestations de services et les fournitures durant la vie du projet.
Atomic Eagle 60 %, État nigérien 40 % : ce que l’on sait désormais
Le communiqué du Conseil des ministres ne donne pas la structure du capital de MAMICO. Cette information a été rendue publique le 24 août 2026 par Atomic Eagle, dans une communication au marché australien.
We have agreed terms of a Mining Convention with Niger to re-establish our interest in Madaouela, a high-grade uranium project: https://t.co/ld8gmuvWTe
— Atomic Eagle (@AtomicEagleASX) August 24, 2026
Madaouela has a 116.5Mlbs U₃O₈ foreign estimate: https://t.co/AAgGmOOvnA pic.twitter.com/j7IQGvRxD3
Selon la société, Atomic Eagle détiendra 60 % de MAMICO et conservera le contrôle opérationnel du projet, tandis que la République du Niger détiendra 40 %. Cette participation nigérienne doit se composer de 15 % de participation gratuite, ou free-carried interest, et de 25 % de participation contributive.
Cette structure constitue un changement par rapport à l’ancien montage. Avant le retrait du permis, la société du projet, COMIMA, était détenue à 80 % par GoviEx et à 20 % par l’État nigérien, selon les documents publiés par l’entreprise. Le nouveau montage annoncé pour MAMICO porterait donc la participation de l’État du Niger à 40 %.
La société indique en outre que le nouveau permis d’exploitation aura une durée initiale de dix ans, avec la possibilité de renouvellements successifs de cinq ans pendant la durée de vie de la mine. Atomic Eagle dispose également d’une période de deux ans pour actualiser les études techniques, environnementales et sociales et travailler au financement du projet.
L’arbitrage GoviEx-Niger pourrait être refermé
Le nouvel accord a également une dimension juridique importante. Atomic Eagle indique qu’une fois la nouvelle convention minière formellement signée, les procédures d’arbitrage liées à Madaouela doivent être retirées dans un délai de sept jours. Cette disposition, si elle est effectivement mise en œuvre, mettrait fin à un contentieux ouvert après le retrait du permis en 2024.
Il convient néanmoins de distinguer l’adoption du projet de décret par le Conseil des ministres, qui est acquise, des dernières formalités liées à la nouvelle convention avec Atomic Eagle. Dans sa communication du 24 août, l’entreprise indique avoir trouvé un accord sur les termes de la convention et évoque une cérémonie de signature. Cependant, toutes les informations financières et actionnariales détaillées par Atomic Eagle ne figuraient pas dans le communiqué du Conseil des ministres du Niger du 21 août 2026.
Une politique minière profondément remaniée depuis 2024
Les deux décisions du 21 août s’inscrivent dans une réforme plus large de la politique minière nigérienne. En août 2024, une ordonnance a modifié la loi minière avec notamment une révision à la hausse de certains droits, taxes et redevances, une volonté affichée de promouvoir les opérateurs nationaux et des dispositions renforçant la préférence nationale dans certaines activités.
Une autre ordonnance adoptée à la même période a renforcé le contenu local dans les mines et les hydrocarbures du Niger. Elle prévoit notamment la priorité à l’emploi nigérien, le recours aux produits et services locaux lorsque ceux-ci sont disponibles, la formation du personnel et le transfert de compétences. Les engagements imposés à MAMICO en matière d’emplois et de recours aux entreprises locales s’inscrivent directement dans cette orientation.